Comment devenir un sociologue public obscur

En l’an 2000 j’ai quitté New York pour m’installer à Londres. Les manifestations à Seattle contre l’Organisation mondial du commerce venaient d’avoir lieu, et des mouvements sociaux semblables surgissaient dans le monde entier. J’ai joué un petit rôle dans ce « mouvement altermondialiste »1 en tant que cofondateur d’une section londonienne éphémère du réseau international ATTAC. Créé en France en 1998, ATTAC s’opposait à la doctrine économique néolibérale et prônait des politiques destinées à limiter le pouvoir des marchés financiers mondiaux. Comme je parlais français et connaissais bien la vie intellectuelle française, j’ai essayé de servir d’intermédiaire entre les milieux militants britanniques et français. J’ai aussi pris part à l’organisation du Forum social européen (FSE), une des ramifications régionales du Forum social mondial, à la création duquel ATTAC avait participé.

Avant l’arrivée d’outils gratuits et faciles à utiliser, comme Google Groups, pour le travail collectif en ligne, un ami et moi avons puisé dans notre expérience du développement de logiciels et du mouvement du logiciel libre pour fournir de tels outils à ATTAC et le FSE, afin que la prise de décisions puisse avoir lieu non pas dans des réunions (qui, disions-nous, sont exclusives par inhérence et aboutissent à une « réunionocratie » dominée par ceux qui ont suffisamment de loisirs et de ressources pour y assister), mais plutôt dans des espaces en ligne qui sont plus transparents et accessibles. Nous avons publié un manifeste, intitulé Open Organizations, pour les groupes militants et bénévoles. C’était probablement le début de mon éloignement du militantisme et un premier pas vers une réflexion sociologique sur les mouvements sociaux.

En 2002 j’ai dit à Bernard Cassen, un des fondateurs d’ATTAC, que je craignais que « la guerre contre le terrorisme » mette en échec le mouvement altermondialiste en absorbant toute l’énergie de la gauche. Il a répondu que cela était peu probable à son avis. Je me suis révélé être un exemple de ma propre prédiction. En février 2003, quand j’ai manifesté à Hyde Park contre l’invasion de l’Irak, je m’éloignais déjà d’ATTAC. J’ai remarqué alors que très peu de gens, dans les milieux militants londoniens que je connaissais, parlaient arabe ou connaissait bien le monde arabe. Cette année-là j’ai commencé à apprendre l’arabe, et en 2005 j’ai quitté mon travail pour m’installer en Égypte et étudier la langue à plein temps.

L’Égypte était, comme aujourd’hui, un État autoritaire, mais à l’époque il y était facile, sans risque et peu coûteux pour les étrangers de vivre, d’étudier et de faire des recherches. En apprenant la langue, je me suis intéressé de plus en plus aux intellectuels et à l’histoire des idées en Égypte, puis en 2007 je suis retourné à Londres pour faire un Master et un doctorat en études du Moyen-Orient à SOAS. J’étais persuadé qu’il n’était guère possible de comprendre quoi que ce soit à la production culturelle depuis le 19ème siècle, en Égypte ou ailleurs, sans une bonne analyse du nationalisme. Peu convaincu par les théories dominantes du nationalisme, je me suis mis à chercher un cadre théorique adéquat. Après avoir fait le tour des théories sociales alors à la mode, j’ai commencé à construire une analyse du nationalisme en adaptant le cadre théorique, d’ailleurs peu connu, esquissé par Bourdieu pour l’analyse de la religion2 (et qui était à l’origine de sa théorie des champs). J’ai publié une première tentative d’explication de cette idée3 dans la revue la plus prestigieuse des études du Moyen-Orient, où elle est restée dans l’obscurité. Pour mon doctorat (au cours duquel je suis retourné en Égypte pendant un an), j’ai tenté une démarche plus ambitieuse, en utilisant des sources littéraires et historiques arabes remontant au 9ème siècle, et en alliant la théorie des champs à la linguistique cognitive, pour proposer une histoire de la production des concepts nationalistes dans la langue arabe. Cette démarche a suscité beaucoup de scepticisme chez d’autres chercheurs, comme j’ai pu le constater quand j’ai envoyé des articles basés là-dessus à des revues et quand j’en ai présenté des résumés dans des colloques.

Vous aurez peut-être deviné qu’avec un doctorat dans un domaine appartenant aux area studies (études régionales), d’une université qui n’est pas une des plus prestigieuses, ayant écrit une thèse pluridisciplinaire, qui traite du nationalisme égyptien en utilisant la sociologie, l’histoire, la littérature et la linguistique cognitive (elle-même une branche hétérodoxe de la linguistique) et dont les arguments étaient impopulaires, j’étais presque inemployable. J’étais, semblait-il, trop sociologique pour les études du Moyen-Orient, mais n’avais aucune chance de trouver un emploi de sociologue sans doctorat en sociologie. En tout cas, je me rendais compte que la sociologie est très cloisonnée par le nationalisme méthodologique : les sociologues américains se présentent comme les défenseurs de quelque chose qu’ils appellent « la sociologie américaine », et qui est censé traiter de « la société américaine », pendant que les sociologues britanniques et français poursuivent des illusions analogues. L’étude du nationalisme lui-même, qui devrait être une des préoccupations centrales de la sociologie, puisque c’est un phénomène social omniprésent ayant des effets immenses partout dans le monde (y compris sur la sociologie), est reléguée, pour la plupart, à un domaine marginal qui s’appelle nationalism studies (études du nationalisme) et qui est dominé par des nationalistes plutôt que par des critiques du nationalisme comme moi. Il semblait peu probable que des recherches comme les miennes soient publiées ailleurs que dans des revues des area studies, que la plupart des sociologues ne lisent pas.

J’ai été professeur adjoint invité et directeur adjoint du Centre d’études du Moyen-Orient à l’Université américaine du Caire, puis j’ai fait un post-doc d’un an à l’Université nationale de Singapour. À Singapour j’ai passé la moitié de mon temps à postuler pour des postes, dont chacun avait des centaines d’autres candidats. Cette expérience a certainement affiné ma position critique vis-à-vis du monde universitaire. Très impressionné par la notion d’autonomie scientifique chez Bourdieu et inspiré par les débats qui avaient suivi la publication du célèbre article de Michael Burawoy4 en 2005, et en réfléchissant à ces concepts à la lumière de mes expériences dans le militantisme et dans le monde universitaire, j’ai formulé quelques principes que j’ai essayé de mettre en pratique :

  1. Les présupposés nationalistes sont antagoniques à l’autonomie de la sociologie. La vision de la sociologie qui la divise en équipes nationales comme la Coupe du monde, et selon laquelle chaque chercheur doit aider son équipe à gagner, crée des obstacles à la science.
  2. Les phénomènes sociaux ne s’arrêtent pas, en général, aux frontières nationales, pas plus que les phénomènes météorologiques. Celui qui croit étudier « la société française » a basé la définition de son travail sur une illusion. Cela peut bien entendu être intéressant d’étudier des illusions, comme dans mes recherches sur le nationalisme, à condition de les reconnaître comme telles plutôt que de les intérioriser comme catégories d’analyse.
  3. La sociologie peut et devrait chercher à produire des outils théoriques universellement valables. On m’a demandé, dans un entretien d’embauche dans une université américaine, pourquoi j’utilisais les travaux d’un théoricien européen (Bourdieu) pour expliquer des événements en Égypte. Ne devrais-je pas utiliser plutôt une théorie arabe ? J’ai répondu le plus poliment possible que les chercheurs arabes utilisent eux aussi Marx, Gramsci, Foucault, Bourdieu, etc., comme tout le monde, et qu’il serait à mon sens tout aussi erroné de chercher à créer une « théorie arabe » pour « la société arabe » que de chercher à créer une « théorie américaine » pour « la société américaine ». Le nationalisme, par exemple, est un phénomène mondial qui a de nombreuses caractéristiques universelles (aussi bien que de nombreuses différences entre nationalismes). Une théorie du nationalisme ne vaut donc rien si elle ne peut pas être utilisée pour analyser n’importe quel nationalisme, n’importe où dans le monde. (Ma candidature n’a pas été retenue.)
  4. Il faut être prêt à payer l’autonomie au prix fort. Bourdieu a affirmé qu’une « science libératrice » doit tout d’abord être une science autonome,5 et que cela doit comprendre l’autonomie vis-à-vis des objectifs politiques. C’est sûrement une des affirmations les plus impopulaires de l’histoire de la sociologie. Beaucoup de recherches semblent implicitement prétendre à la légitimité, dans une plus ou moins grande mesure, en vertu d’une prise de position morale (en faveur des opprimés ou de ce que le chercheur considère comme l’intérêt national) plutôt que selon des critères scientifiques d’évaluation. Certains termes, comme « le néolibéralisme », « le capitalisme tardif » et « l’Occident », semblent être utilisés surtout pour donner l’impression que la recherche qui les contient se substitue au militantisme ou le complète, plutôt que pour une quelconque valeur théorique. Dans les recherches sur les mouvements sociaux, la célébration de « la résistance » donne souvent lieu à des récits savants romancés dans lesquels « les manifestants » ou « le peuple » semblent progresser inexorablement vers le triomphe, comme le faisait « le prolétariat » dans les recherches d’une époque précédente. Ceci explique, en partie, pourquoi peu de chercheurs sont prêts à critiquer le nationalisme : qu’ils soient eux-mêmes nationalistes (comme c’est le cas de la plupart d’entre eux) ou non, ils se sentent obligés de soutenir toutes les croyances qui sont associées à « la résistance » et auxquelles tiennent les opprimés. Peu importe si ces croyances mènent à la dictature militaire, au bellicisme, à la purification ethnique, à la chasse aux sorcières idéologique, à la xénophobie, et ainsi de suite. Le sociologue qui prend au sérieux l’argument de Bourdieu se met dans une situation délicate : non seulement il doit renoncer aux avantages professionnels qui découlent du fait de se conformer aux attentes des collègues quand on postule pour un poste ou essaie de faire publier un article, mais aussi il décevra probablement les publics profanes.
  5. Les gens sur lesquels on écrit devraient pouvoir s’informer de ce qu’on dit d’eux. Sinon la recherche ressemble aux cancans : on parle des gens derrière leur dos. La publication en libre accès est le strict minimum permettant aux profanes de profiter de la recherche aussi bien que de la critiquer. Après avoir publié un article en libre accès, en anglais, sur un groupe militant qui a lutté pour l’autonomie universitaire en Égypte,6 j’ai tout de suite eu des échos (positifs, à mon grand soulagement) de quelques-uns des enquêtés. Cependant, je voulais aussi que l’article soit accessible à des lecteurs en Égypte qui ne maîtrisent pas l’anglais. Je l’ai donc publié une deuxième fois en traduction arabe,7 dans une revue arabe de sociologie. J’ai aussi écrit des billets de blog là-dessus dans trois langues.

Quel est le résultat de tout cela dans mon cas ? Probablement peu de chose. J’ai un emploi alt-ac qui me donne un peu de temps pour la recherche et l’écriture, mais je mettrai vraisemblablement plusieurs années à transformer ma thèse en livre. Je semble avoir trouvé la recette parfaite pour devenir un sociologue public obscur.

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