Sortir de l’illusion scolastique

Dans L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident, Edward Said a rappelé « qu’on se leurre en supposant que des livres, des textes peuvent aider à comprendre le désordre grouillant, imprévisible, problématique de la vie humaine », mais le champ des études islamiques ne semble guère y avoir prêté attention. En effet, les annonces d’emploi dans ce domaine mettent l’accent sur la connaissance des textes classiques. Les recherches publiées, telles que le livre What Is Islam? de Shahab Ahmed (2016), sont souvent écrites comme si on pouvait comprendre, par exemple, le soufisme en n’étudiant que la philosophie soufie, sans se pencher sur ce que font les soufis dans leur quotidien.

En lisant Méditations pascaliennes de Bourdieu, je me suis dit que le champ des études islamiques est atteint de ce que Bourdieu appelle l’illusion scolastique : l’idée qu’on peut expliquer le comportement des gens dans des situations non-savantes en projetant sur eux la pensée savante. Il ne s’agit pas là de faire la différence entre les pratiques « des élites » et les pratiques « populaires ». Dans la vie quotidienne, tout le monde, y compris les chercheurs quand ils ne sont pas de service, a recours à ce que Bourdieu appelle le sens pratique, qui « permet d’apprécier sur-le-champ, d’un coup d’œil et dans le feu de l’action, le sens de la situation et de produire aussitôt la réponse opportune ».

Pour comprendre le sens pratique des gens, il faut passer du temps avec eux, les écouter et remarquer ce qu’ils font. De plus, il serait utile de connaître leurs repères culturels, par exemple en regardant les films qu’ils regardent. Bien entendu, si vous ne parlez pas leur langue, il faut l’apprendre. Dans les années 2000, j’ai eu la chance de pouvoir faire cela en Égypte. À l’époque, c’était une des meilleurs destinations pour apprendre l’arabe parlé. Depuis lors, les risques pour les étudiants et chercheurs étrangers s’y sont accrus. L’accès aux archives y est souvent difficile à obtenir. Qu’est-ce qu’il advient de la recherche quand les étudiants ne peuvent pas apprendre les langues requises, faire des enquêtes de terrain ou accéder aux archives ? Ils seront peut-être tentés d’utiliser des textes connus pour remplacer les recherches qu’ils ne peuvent pas faire. Mais si on demande à ces textes-là de répondre à des questions sur la vie quotidienne, on tombe dans l’illusion scolastique.

J’ai parlé de ces problèmes et essayé d’esquisser des solutions dans le chapitre « Training Scholars to Study Non-Scholarly Life » de l’ouvrage collectif Teaching Islamic Studies in the Age of ISIS, Islamophobia, and the Internet, dirigé par Courtney M. Dorroll. L’e-print du chapitre est disponible en libre accès ici.

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